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Lettre de la Fileuse (lettre 1)

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Lettre de la Fileuse

Pour qui n’y est jamais venu, les visiteurs de la Fileuse sont accueillis par un grand nid en osier, qui me rappelle à la fois ceux que j’observais, nez en l’air, dans le jardin de mon enfance, les petits paniers que me tressaient mon grand-père du Berry, sous son noyer, et ce grand moment du festival Reims scène d’Europe, il y a deux ans. Le nid était à l’époque en face de la Comédie de Reims et du centre culture Saint-Exupéry et les YPALS, jeunes amateurs de spectacle vivant venus de l’Europe entière, y avaient grimpé, les uns après les autres, pour se faire prendre en portrait, comme autant d’oisillons avides de spectacles, de danses et de chansons. S’il n’avait pas fait si froid (dans mon souvenir, il gelait à pierre fendre, et j’amenais des petits pâtés chauds à Bruno, qui creusait alors le fameux « trou » qui est à présent plein d’eau et fait office de mare devant les ateliers de la Comédie), j’y aurais bien installé un duvet pour dormir à la belle étoile et passer ainsi plus vite d’un spectacle à un autre.
Et voilà que ce nid d’osier, dont la Fileuse a hérité, se tisse encore de fils et de plumes pour accueillir les visiteurs que le vent porte, tous les ans plus nombreux vers les portes des ateliers d’artistes au début du mois d’avril. Voilà un lieu que je connais depuis sa réouverture, en 2012, et que les visiteurs m’évoquaient dans des temps plus reculés encore, quand, au sous-sol, les ouvrières travaillaient aux métiers à tisser et à l’étage, les ouvriers aux machines à vapeur, quand il y avait encore un atelier d’usine où les Rémois venaient s’acheter ces tricots que l’on me dit inusables.
Mais avant même que la petite usine ne surgisse de terre, et que près de trois cents personnes y travaillent, il y avait le quartier Orgeval. L’un parlait des champs alentour, il n’y a pas si longtemps, « avant-guerre », l’autre du chemin pour aller à l’école, un autre encore des ouvriers qui sortaient respirer l’été, quand l’air était trop étouffant à cause de la chaleur et qu’on se tapait la causette en se grillant une petite cigarette.
Souvent quand j’arrive à la Fileuse, je trouve comme ça un petit groupe, dehors, à discuter, entre deux toiles. Il y a là comme un fil conducteur. Aussi pour moi, c’est comme s’ils étaient encore là, tous ces gens, qui ont travaillé là jadis, parce que les murs de béton peint, les corridors à angle et les escaliers biscornus nous mènent encore d’un espace à un autre, dans une logique qui était celle de l’usine de textile, dans une logique particulière qui nous conduit. C’est cette logique, ou cet esprit, qui n’était pas le nôtre, qui pourtant peu à peu se transforme, à mesure que les années de travail s’accumulent, tandis que les artistes qui se succèdent dans les ateliers laissent, trace après trace, leur patte.
Mais le lieu demeure encore tout empreint de ses fonctions passées, consacré au travail à la pièce, à la machine, il vibre, vrombit et ronronne encore de ces bruits industriels, et quand je vois les artistes au travail, je me dis qu’ils retrouvent ici cette énergie donnée à la matière, dans l’effort de la transformation, ce travail qu’on oublie trop souvent, quand il est question d’art, ce travail qui semble avoir disparu de nos consciences, quand nous achetons des objets fabriqués, dont nous ignorons la provenance. L’entreprise Timwear a déménagé, mais il nous appartient de réfléchir aujourd’hui à cette empreinte qu’elle nous a laissé, en creux, et aux nouveaux espaces qu’elle a investis. Aussi, quand nous accueillons avec joie les visiteurs des ateliers d’artistes, c’est avec le même intérêt, je pense, que nous nous penchons sur le passé pour réfléchir au présent qui nous réunit en ce lieu unique. Beaucoup de choses s’y fabriquent à nouveau, tout à côté de l’imprimerie et du laboratoire pharmaceutique, dans ce quartier qui se bâtit encore et accueille de nouveaux habitants.
Et c’est ainsi que petit à petit, notre Fileuse s’inscrit dans un nouvel ordre du temps, à mesure que la friche se défriche, et qu’y poussent de surprenantes plantes de fer forgé, des ruches peintes, que s’y composent des toiles, eaux fortes, lithographies et photographies, et que s’y succèdent, sur une scène encore secrète, comme une cabane au fond du jardin pour des barons perchés, des troupes de comédiens que nous croisons parfois à la table du déjeuner, encore tout entiers dans le travail du matin, comme engourdis et déjà prêt à se lancer pour poursuivre jusqu’à la nuit. Maintenant que le printemps est là, depuis le soleil éblouissant du dimanche des ateliers d’artistes, le merle envoie ses trilles et l’on reste dehors à prendre l’air et à l’écouter. Ici, à la Fileuse, il y a tous les ans plus de visiteurs qui viennent à notre rencontre et nous les attendons toujours plus nombreux. Il y a en a de plus en plus qui reviennent, certes sur les traces de leur enfance, de leurs souvenirs personnels, mais aussi pour découvrir les nouvelles productions des résidents, qui sont là pour les accueillir, avec tout l’équipe de la Fileuse, et pour nous raconter le portes ouvertes des années précédentes. C’est ainsi que le temps se déroule et que la toile de la mémoire s’enrichit de dessins tracés par nos passages et des reflets changeants des regards qui s’y posent.