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La Fileuse de Victor Hugo

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Du début…
Légende.
Le beau Pécopin aimait la belle Bauldour, et la belle Bauldour aimait le beau Pécopin. Pécopin était fils du burgrave de Sonneck, et Bauldour était fille du sire de Falkenburg. L’un avait la forêt, l’autre avait la montagne. Or quoi de plus simple que de marier la montagne à la forêt ? Les deux pères s’entendirent, et l’on fiança Bauldour à Pécopin.
Ce jour-là, c’était un jour d’avril, les sureaux et les aubépines en fleur s’ouvraient au soleil dans la forêt, mille petites cascades charmantes, neiges et pluies changées en ruisseaux, horreurs de l’hiver devenues les grâces du printemps, sautaient harmonieusement dans la montagne, et l’amour, cet avril de l’homme, chantait, rayonnait et s’épanouissait dans le cœur des deux fiancés.
Le père de Pécopin, vieux et vaillant chevalier, l’honneur du Nahegau, mourut quelque temps après les accordailles, en bénissant son fils et en lui recommandant Bauldour. Pécopin pleura, puis peu à peu, de la tombe où son père avait disparu, ses yeux se reportèrent au doux et radieux visage de sa fiancée, et il se consola. Quand la lune se lève, songe-t-on au soleil couché ?
Pécopin avait toutes les qualités d’un gentilhomme, d’un jeune homme et d’un homme. Bauldour était une reine dans le manoir, une sainte vierge à l’église, une nymphe dans les bois, une fée à l’ouvrage.
Pécopin était grand chasseur, et Bauldour était belle fileuse. Or il n’y a pas de haine entre le fuseau et la carnassière. La fileuse file pendant que le chasseur chasse. Il est absent, la quenouille console et désennuie. La meute aboie, le rouet chante. La meute, qui est au loin et qu’on entend à peine, mêlée au cor et perdue profondément dans les halliers, dit tout bas avec un vague bruit de fanfare : songe à ton amant. Le rouet, qui force la belle rêveuse à baisser les yeux, dit tout haut et sans cesse avec sa petite voix douce et sévère : songe à ton mari. Et, quand le mari et l’amant ne font qu’un, tout va bien.
Mariez donc la fileuse au chasseur, et ne craignez rien.
Lettre XXI

… À la fin
En effet, il y avait bien dans la chambre quelqu’un qui filait, mais c’était une vieille femme. Une vieille femme, c’est trop peu dire ; c’était une vieille fée, car les fées seules atteignent à ces âges fabuleux et à ces décrépitudes séculaires. Or cette duègne paraissait avoir et avait nécessairement plus de cent ans. Figurez-vous, si vous pouvez, une pauvre petite créature humaine ou surhumaine courbée, pliée, cassée, tannée, rouillée, éraillée, écaillée, renfrognée, ratatinée et rechignée ; blanche de sourcils et de cheveux, noire de dents et de lèvres, jaune du reste ; maigre, chauve, glabre, terreuse, branlante et hideuse. Et, si vous voulez avoir quelque idée de ce visage, où mille rides venaient aboutir à la bouche comme les raies d’une roue au moyeu, imaginez que vous voyez vivre l’insolente métaphore des latins, anus. cet être vénérable et horrible était assis ou accroupi près de la fenêtre, les yeux baissés sur son rouet et le fuseau à la main comme une parque.
La bonne dame était probablement fort sourde ; car, au bruit que firent la porte en s’ouvrant et Pécopin en entrant, elle ne bougea pas.
Cependant le chevalier ôta son infule et son bicoquet, comme il sied devant des personnes d’un si grand âge, et dit en faisant un pas : – Madame la duègne, où est Bauldour ?
La dame centenaire leva les yeux, laissa tomber son fil, trembla de tous ses petits membres, poussa un petit cri, se souleva à demi sur la chaise, étendit vers Pécopin ses longues mains de squelette, fixa sur lui son oeil de larve, et dit avec une voix faible et osseuse qui semblait sortir d’un sépulcre : – O ciel ! Chevalier Pécopin ! Que voulez-vous ? Vous faut-il des messes ? ô mon Dieu seigneur ! Chevalier Pécopin, vous êtes donc mort, que voilà votre ombre qui revient ?
– Pardieu, ma bonne dame, – répondit Pécopin, éclatant de rire et parlant très haut pour que Bauldour l’entendît si elle était dans son oratoire, un peu surpris pourtant que cette duègne sût son nom, -je ne suis pas mort. Ce n’est pas mon ombre qui apparaît ; c’est moi qui reviens, s’il vous plaît, moi, Pécopin, un bon revenant de chair et d’os. Et je ne veux pas de messes, je veux un baiser de ma fiancée, de Bauldour, que j’aime plus que jamais. Entendez-vous, ma bonne dame ?
Comme il achevait ces mots, la vieille se jeta à son cou.
C’était Bauldour.
Hélas ! La nuit de chasse du diable avait duré cent ans.
Bauldour n’était pas morte, grâce à Dieu ou au démon ; mais au moment où Pécopin, aussi jeune et plus beau peut-être qu’autrefois, la retrouvait et la revoyait, la pauvre fille avait cent vingt ans et un jour.
Lettre XXI

Victor Hugo, Le Rhin, lettres à un ami, Lettre XXI.