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Écrire sur la fileuse : Où sont tous ces fils ?

Contemporain, Les textes d'Erwan Tanguy

Faire spectacle. Le hangar stocke des cartons de produits fantomatiques, nous ne savons plus rien de cette fabrique, reste des intuitions. Et c’est cela qui devient spectacle. Nous nous asseyons sur cette chaise, seul, à chacun notre tour, le spectacle est permanent. Il n’y aura pas les véhicules à passer pour déplacer les colis, de la fabrique à l’entrepôt, de l’entrepôt aux camions qui attendent sur les quais de chargement. Il n’y aura pas les voix des manutentionnaires. Il n’y aura pas les bruits et les odeurs des camions stationnés, prêts à partir à l’autre bout du pays ou ailleurs, plus loin encore. Les hangars et les quais sont reliés au monde. Il y a dû y avoir des langues et des nationalités si différentes à traverser ces espaces.

Le spectacle. Un espace qui devient blanc, varie dans ses nuances en fonction de la lumière provenant de l’extérieur. Et cette blancheur, l’immaculé souvenir qui, encore et toujours, nous échappe. Une sacralisation ?

Nous ne sommes pas là pour comprendre, nous ne sommes que de simples observateurs. Nous retrouvons ici une image de ce que nous dessinons mentalement. Et tout notre travail n’est qu’un aller retour entre l’image et la construction mentale qui en découle et qui vient à son tour chargée l’image. Pour lui donner une réalité augmentée. Même si la réalité nous importe peu. Ou plutôt si, elle nous importe mais nous échappe, nous comblons les vides, nous comblons nos vides. Et cette chaise nous rappelle notre position de voyeur. Sans la dénoncer. Mais nous ne sommes pas de simples voyeurs, non, nous sommes des regardeurs, nos yeux s’arrêtent jusqu’à l’épuisement de l’image, jusqu’à ce que la vue se trouble et que remonte des failles les traces d’antan. Sous les fissures du sol en béton résonnent encore les pas des ouvrières et des ouvriers qui s’usaient le corps pour des fils.

N’est-ce pas cela que nos yeux tentent de trouver, les fils ? Ces toiles tissées qui nous relient à eux, les chemins de fils d’un étrange voyage dans le temps. Où sont tous ces fils, sur quels vêtements, sur quelles voiles de bateaux ? Et toutes ces bobines, et toutes ces machines, peut-être expédiées en Asie pour une seconde vie, dans les ateliers insalubres qui fabriquent aujourd’hui nos habits à des prix défiant l’humain. Quel est le poids d’une vie dans toute cette machinerie. Peut-être un jour, quand les hommes en auront marre de détruire pour le profit, ils réinstalleront les fileuses ici-même, à côté des artistes – pourquoi ne resteraient-ils pas ? – et tout ce monde travaillerait dans le rêve d’un monde différent.

Oui, nous sommes là pour rêver, naïvement.

La fileuse Reims - cartons