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Écrire sur la Fileuse : où sont les machines ?

Contemporain, Les textes d'Erwan Tanguy

J’étais dans le ventre, dans ce hangar, transporté, hors de mon corps. J’essayais d’y trouver les traces du passé, des indices qui auraient suggéré qu’il y a longtemps, je ne sais plus depuis combien de temps, qu’ici, il y avait des ouvrières qui filaient. Je ne sais même pas ce que ça signifie filer, j’imagine qu’à partir d’une matière brute les ouvrières faisaient du fil. Je vois ces machines en bois avec une roue qui servaient justement à filer. Cela devait être autre chose, des machines plus sophistiquées, des techniques plus avancées aussi. Et là, nouvellement avalé, je ne voyais rien, j’étais vierge de ce qu’il y avait avant. Est-ce que les traces sur le sol, les dalles brisées, est-ce que ça témoigne encore du passé ou est-ce que le sol avait été refait ?

J’étais dans le ventre, naïf, inconscient, toujours hors de mon corps. Et je regardais la porte devant qui m’invitait déjà à partir, « Regarde, il fait beau, peut-être un peu froid mais il ne pleut pas. Regarde au loin, derrière un autre hangar, il y a une ville pleine de surprises. Ne reste pas ici, tu vas te perdre, tu vas t’y égarer et ce que tu as à y perdre est plus important que ce que tu pourrais y gagner » mais je ne suis pas d’accord, j’ai toujours aimé les hangars vides, la sensation d’y être abandonné.

Il y a quelques années, travaillant alors dans la sécurité pour pouvoir écrire, j’avais surveillé quelques entreprises désaffectées. Des lieux immenses. J’y passais 12 heures, généralement la nuit de 20h à 8h. Il ne s’y passait rien, parfois un animal déclenchait une alarme, rien de plus. J’aimais errer dans les hangars, prendre des photos, écouter le vent ou la pluie sur les taules. Et j’écrivais, dans le local de sécurité ou dans les espaces prévus pour les bureaux. J’étais fasciné. Fasciné par les lieux et fasciné par ce qu’ils racontaient.

Et puis j’y voyais les possibles, des théâtres libérés des institutions, s’épanouissant dans des espaces plus fragiles, moins prétentieux. Les possibles qui s’offraient à moi, je voulais les écrire, les sublimer, leur donner ce corps qui me faisait défaut. J’en ai écrit des textes, rien à la hauteur de ces lieux hélas. Ils me donnaient l’impression d’être tellement fort, tellement brut, que ce qui me venait me paraissait médiocre ou à côté. Un mélange de fragilité parce que vides, abandonnés provisoirement, et de force avec le béton, l’absence d’embellissement architectural. Tout y est fonctionnel. Mais pas pour du théâtre. Pas pour des plasticiens. Pas pour des musiciens. Pas pour des auteurs.

Où sont les machines ?

J’étais dans le ventre, sonné par tout cela, désincarné et transporté malgré moi et je voulais absolument voir les machines. Je voulais les voir et les entendre, ressentir au sein de ces murs l’activité qui fut à son origine. Et plus je regardais les murs, les vitres, la porte, les poutres métalliques et le sol brisé, plus l’absence de ces machines étaient criantes.

Je trouve, en m’égarant, une vieille photographie où des femmes autour d’une machine regarde vers l’objectif. Des fileuses sans doute, difficile de savoir si elles étaient ouvrières dans ce hangar, si c’étaient ce type de machine qui emplissait de ses bruits mécaniques les salles. Et rien qu’à la regarder cette machine, pas difficile d’imaginer le bruit qu’elle devait faire. Pas difficile aussi d’imaginer les odeurs, la température qu’il devait y régner. Elles nous regardent, tranquilles, souriantes parfois, pour la pause, avec la tenue réglementaire, uniforme sans grade, sans saveur, affichant la classe sociale. Et derrière, un plafond impossible à définir, des poutres métalliques, des câbles électriques qui alimentent les machines et, sans doute, des alignements de machines pour filer à la chaîne.

En quelle année vivent-elles au moment de la photographie ? 60 ? 70 ? Sont-elles encore en vie ? Qu’auraient-elles à nous raconter aujourd’hui sur ce lieu, cette vie dont il ne reste que les murs ?