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Écrire sur la Fileuse : l’œil de la photographe

Contemporain, Les textes d'Erwan Tanguy

Toujours ce vide, ces plafonds élevés, ces lignes de néons. Pourtant là, pas de grandes baies vitrées typiques des usines, la lumière ne semble pas avoir la même priorité. Et tu regardes. Nous voudrions suivre ton regard, suivre la verticale que tu traces, paisible, faisant croire que tu oublies ce reflet. Tu regardes vers ces plafonds quelque chose d’inaccessible, de profond, et tu restes figée, tu attends, que quelque chose se passe, qu’un événement se produise, qu’une performance commence, que réapparaissent les machines des fileuses ?

Ou alors un écho lointain, de ce passé que je voudrais percevoir dans ce lieu, à travers ces photographies, tes photographies, un écho du bruit des machines t’est parvenu jusqu’aux oreilles et t’a surprise. Tu attends que d’autres sons te parviennent mais rien, silence, le silence qu’impose l’image. Il y a bien les saccades du vent sur les tôles du toit mais tu n’as pas rêvé, ce n’était pas ça que tu as entendu, ce son fantôme dans ce lieu fantôme. L’espace si vide, où l’absence rappelle les activités d’un passé pour nous inaccessible, a disparu le tant d’un son, d’un rappel qui t’invite à rester, le regard si doux, le corps emmitouflé, et à patienter car cela va recommencer, les bruits fantômes reviennent toujours, ils s’appuient sur des séquences, des suites qui convergent autour d’un point, d’une personne, d’un lieu précis. Tu es ce point, tu le sais et tu observes sereinement les hauteurs pour mettre en confiance cet écho que tout semble avoir oublié.

Et derrière toi, les lignes, les poutres métalliques toujours, rien de cela ne t’intéresse à cet instant, rien ne peut avoir la saveur de ce que tu viens à peine de goûter. Quand devant, à part les hauteurs, rien ne nous permet de savoir ce qui se cache derrière ce mur, je le remercie pourtant de permettre à ton reflet de nous ouvrir les oreilles à notre tour, et d’attendre les bruits fantômes.

Ton regard curieux cherche peut-être à percer le secret de ce lieu. Et ce son, cet écho lointain, bribe de ce qui nous échappe, n’est qu’un prétexte, une excuse, pour rester, attendre. Nous savons bien que ces lieux qui ne sont plus qu’un squelette, la chair a disparu avec les dernières fileuses et les dernières machines qu’elles manipulaient, demande une patience héroïque avant d’accepter de nous offrir ne serait-ce que ce son perdu.

Était-ce un rire, un éclat de voix, une discussion ou simplement le bruit métallique des machines ?

Tu ne dis rien, ce silence t’honore dans ce lieu empreint d’une mémoire ouvrière qui nous replonge sans nostalgie dans une tradition du monde du travail qui, sans disparaître, semble se taire aujourd’hui, par honte ou par humilité.

Reflet de la photographe - La fileuse Reims